Ce que le corps dit aux entreprises : quand la psychanalyse rencontre le décryptage du non verbal

Ce que le corps dit aux entreprises : quand la psychanalyse rencontre le décryptage du non verbal

Dans les entreprises, nous nous fions à ce que les collaborateurs disent. Mais ce qui transforme vraiment les équipes, c’est ce qu’ils montrent.

Le corps parle avant la parole. Il révèle des tensions que les mots ne disent pas, des résistances que l’on rationnalise, des émotions que la culture d’entreprise empêche d’exprimer. Pourtant, peu d’entreprise savant analyser les signaux faibles alors même qu’ils mettent en œuvre et influencent la cohésion, la performance, le climat social et de manière plus globale la prise de décision managériale.

 

Vous connaissez probablement une étude reconnue : celle d’Albert Mehrabian. Albert Mehrabian, psychologue américain, a fait une étude sur la relation entre les composantes verbales, vocales et non verbales dans la communication.

Il a montré, dans son étude, que le non verbal domine souvent le langage verbal au travers des taux suivants :

-          7% de verbal

-          38% de vocal – para verbal

-          55% de non verbal

Mais cette formule a largement été détournée ou mal-interprété. Appliquer cette règle pour tous les types de communication est scientifiquement incorrect. L’étude a été réalisé sur de très petits échantillons, uniquement avec des stimuli féminins, les études portaient sur des phrases courtes émotionnelles isolées.

Nous pouvons donc nous demander comment une analyse croisée entre psychanalyse et signes corporels peut mettre en lumière la compréhension des comportements humains et plus spécifiquement dans une organisation.

Il est à souligner qu’il existe différentes études sur le décryptage du non verbal mais aussi sur la compréhension des émotions. Je résumerais selon 4 courants principaux.

Un premier courant sur les émotions universelles. Darwin énonce différentes émotions primaires. Pour lui, il existe un ensemble d’émotions qui sont biologiquement héritées et observables chez les humains mais aussi chez d’autres espèces. Un second courant provient de la kinésiologie : Ray Birdwhistell, anthropologue américain est considéré comme le fondateur de la kinésiologie appliquée à la communication. Selon lui, la gestualité humaine n’est pas anarchique. Les mouvements corporels (postures, gestes, orientations du corps, micromouvements) transmettent des informations sur l’état émotionnel, les intentions et les attitudes d’un individu sans qu’il en ait conscience.

D’après son ouvrage[1], Ray Birdwhistell montre ainsi que les interactions humaines dépendant autant du langage corporel que du langage verbal. Certaines tensions, résistances ou émotions peuvent se révéler exclusivement par le corps.

Un troisième courant avec les émotions de base. Paul Ekman, psychologue américain, a réalisé des recherches sur les émotions et les expressions faciales. Il montre que craintes expressions faciales sont universelles, indépendamment de la culture, du genre ou du milieu social.

Il identifie six émotions fondamentales dans Emotions Revealed (2003) :

-          La joie

-          La peur

-          La colère

-          La tristesse

-          Le dégoût

-          La surprise

 

Et un dernier courant avec la création de la synergologie par Philippe Turchet, chercheur et consultant en communication non verbale. Il a réalisé des travaux pour comprendre les signes du corps qui proviennent de l’homéostasie.

Mais comprendre les gestes ne suffit pas. Car tout geste est traversé par une dynamique interne, souvent inconsciente.

Le corps est porteur d’histoire, il est porteur de notre intergénérationnel. Freud, le démontre notamment dans ses travaux sur l’hystérie[2]. Le symptôme corporel devient une conversion. Cette conversion est une manière pour l’inconscient de trouver une voie d’expression lorsque la parole n’est pas possible. Le corps est donc un espace de compromis, un lieu d’expressions indirecte du refoulé.

Les organisations ne dérogent pas à la règle, bien au contraire même. Nous pouvons retrouver des salariés qui ont des tensions musculaires qui persistent, des somatisations à cause du contexte professionnel, de la fatigue chronique, d’autres réactions de types sueurs, tremblements, rougissements etc.

Ces signaux corporels démontrent un conflit psychique. Probablement un conflit entre désirs et interdits et donc entre idéal du moi et réalité professionnelle.

Le corps serait donc un intermédiaire et il est un lieu d’expérimentation, de sorte que le symptôme ou le geste corporel peut signaler une tentative de l’individu de gérer un manque ou une difficulté à se relier à soi ou aux autres.

« Le symptôme est le compromis entre le désir inconscient et les défenses du moi, trouvé par l’inconscient pour se manifester sous forme corporelle. »[3]

Freud a conceptualisé le symptôme somatique comme une manifestation corporelle d’un conflit psychique inconscient. Au sein de son ouvrage, Etudes sur l’hystérie, il démontrer que certains symptômes physiques (troubles sensitifs, spasmes etc) apparaissent sans cause organique identifiable. Ils ont une signification psychique.

Freud considère qu’il s’agit d’un langage du corps. Il est signifiant car il y a une signification psychique et signifié car il se manifeste dans le corps. L’énergie psychique refoulée est convertie en symptôme corporel.

Ainsi, le corps est un support d’expression non verbale pour l’inconscient.

Quels sont les impacts stratégiques pour les organisations ?

-          Décodage des conflits de manière objective

-          Reduction des malentendus

-          Un type de management plus ajusté

-          Une amélioration de la confiance, de la cohésion et de la sécurité psychologique

Les organisations ont longtemps analysé les compétences, les comportements (les fameuses soft skills) et la performance. Mais, il est temps à ce jour d’analyser le langage silencieux : celui du corps. Le corps parle, mais l’inconscient écrit le texte. Le leadership de demain ne sera pas uniquement stratégique. Il est psychodynamique, émotionnel, incarné et aligné. Le corps parlera toujours mais seules les entreprises qui sauront lire à la fois le langage du corps et celui de l’inconscient auront toujours un temps d’avance.



[1] Birdwhistell, R. (1970). Kinesics and Context: Essays on Body Motion Communication. Philadelphia: University of Pennsylvania Press.

[2] Études sur l’hystérie (1895, avec Breuer)

[3] Freud, S. (1895). Études sur l’hystérie.

Article publié dans Forbes

Analyse de l'article par Infonet :

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